La marche sur Madrid
L’Espagne antifasciste n°20 – 14 Novembre 1936
Article mis en ligne le 12 septembre 2020
dernière modification le 8 septembre 2020

par ArchivesAutonomies

La Marche sur Rome avait été une promenade militaire ; la Marche sur Berlin, une tragi-comédie parlementaire, dont le bilan se soldait par le Reichstag brûlé et un coup de hache sur la tête héroïque de Van der Lubbe. La Marche sur Madrid s’achève par le broiement épouvantable des tanks franchissant des barrières de cadavres. Pour la première fois dans l’histoire, un dictateur aura fait la conquête de "son" peuple à coup de torpilles aériennes et de gaz asphyxiant : il aura fait à "sa" patrie une guerre d’extermination. Jamais Attila ou Tamerlan n’ont traité une ville ennemie comme les militaires espagnols traitent "leur" propre capitale. Les conquérants d’autrefois veillaient à conquérir autre chose que des cimetières, et prenaient soin de se conserver des sujets, dans les pays où s’abattaient leurs armées. Les phalangistes, eux, sont des gaillards d’une autre trempe, et c’est sur "leur" propre sol qu’ils "collectionnent des déserts".

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Oh ! Juan March est un plaisant Don Juan. Ne pouvant séduire l’Espagne, il la corrompt ; ne pouvant la corrompre, il la viole ; et ne pouvant la violer, il la tue. Ses compères se partagent d’ailleurs fort équitablement la besogne : Hitler, Mussolini, Salazar et Pie XI tiennent la belle aux quatre membres. Et M. Blum porte la chandelle.

Les bons voisins, au vacarme de la lutte, vont chuchotant entre soi : "Que de bruit chez cette fille ! Quoi, toujours des cris, de querelles, des révolutions ? Ne pourra-t-on dormir en paix ? Mettre le holà, nous n’en avons garde, pour recevoir quelque mauvais coup. Souhaitons donc qu’on en finisse le plus vite possible ! Qu’elle crève, et que tout soit dit !"

C’est à quoi MM. les officiers, évêques et maquereaux d’Espagne s’emploient de leur mieux.

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Henri IV disait que "Paris vaut bien une messe". Franco, lui, pense sans doute que Madrid vaut bien une peste.

Car sa "voie triomphale" est pavée d’un million de morts, et si elle se poursuit, il n’est pas sûr qu’il reste assez d’Espagnols vivants pour enterrer les cadavres.

Cette éventualité est d’ailleurs acceptée de grand cœur par les dignes acolytes de ce foudre de guerre civile. "Nous fusillerons jusqu’au dernier marxiste et nous pendrons jusqu’au dernier anarchiste, même s’il ne doit rester personne en Catalogne". "J’anéantirai Barcelone et Valence, et jusqu à leur souvenir".

"Quatre-vingt-cinq pour cent des familles d’Andalousie porteront le deuil".

"Pas un seul mécréant fils de chien n’échappera". Telles sont les boutades familières des aristocratiques généraux, ornements de Radio-Séville et du grand Quartier général fasciste.

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Faut-il le dire ? Auprès des buveurs de sang et de Manzanillo du militarisme espagnol, Mussolini et Hitler sont presque des héros de légende. L’un fait figure d’Héraclès et l’autre de Siegfried. Ils ont au moins la prétention, à travers leurs crimes, de ressusciter Rome et Sparte en leur patrie, de rendre au peuple le sentiment de la grandeur impériale, de la communauté de sang, de l’esprit civique et de l’honneur militaire. Ils ont galvanisé une jeunesse, orienté des dévouements et des espérances, synthétisé puissamment un "style de vie". Ils ont inventé des mythes, des symboles : le faisceau bien lié, plus solide qu’un tronc d’arbre ; la croix gammée du feu céleste, marque des fils du soleil. Ils ont fondu ensemble la psychologie de clan et le sadisme guerrier et ont cristallisé autour de ces profonds atavismes de l’âme humaine la plupart des éléments de la vie moderne. Du mouvement socialiste de leur pays, ils ont presque tout utilisé : volontarisme italien et mystique grégaire allemande, refoulements et appétits de puissance : Lassalle et Gobineau, Sorel et Nietzsche.

Mais les fascistes espagnols, aussi misérables que les nôtres, ne sont que conservateurs bien pensants et avares, rancis dans la haine la plus basse, le lucre mesquin et la cagoterie féroce. Leur emblème commun, la tête de mort, constitue tout leur programme et la prophétie de leur destin. Ces larves funèbres, que la vie a quitté depuis des siècles. ne hantent notre monde que pour le transformer en charnier. Leur mot d’ordre ? "Tue, assomme !". Leur devise ? "Le ChristRoi !" (c’est-à-dire la royauté du gibet). Leur récréation ? "Provoquer cet état de désespoir dans l’ avilissement qui change en venin le sang lui-même dans les veines de la victime."

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Financée par des tenanciers de tripots, et de maisons closes, équipée de lance-flammes et de balles dum-dum par les capitalistes étrangers, commandés par des enfroqués jésuites et des généraux catholiques, l’Armée de la Morale, de la Patrie et de la Foi se compose en Espagne de tous les coupe-jarrets et mercenaires recrutés en Afrique et aux quatre coins du monde. Elle se propose de régénérer l’Espagne comme l’Inquisition sauvait les âmes des hérétiques. Les autodafés de Badajoz, d’Irun et de Tolède démontrent le zèle catholique de cette armée et son empressement à suivre les prescriptions de la Sainte Eglise. Cent jours d’indulgence à qui tuera un marxiste ! Des colliers d’oreilles humaines suspendus aux autels de la Vierge ! Une débauche de sadisme clérical comme on n’en avait pas vu l’équivalent depuis Torquemada ! N’est-ce pas la renaissance merveilleuse de cette foi catholique qu’on croyait éteinte et émoussée, incapable de susciter de nos jours d’autres croisades et d’ autres guerres de religions ?

Et ce patriotisme qu on croyait mourant dans l’Espagne anarchisante et fédéraliste quel sublime réveil lui apportent les étendards rouges et jaunes, brandis par des sicaires poméraniens, napolitains ou mahométans, et les coupe-coupe mauresques bénis par le Pape, et les bombes incendiaires des Capronis et des Junkers ! Avant même de posséder l’Espagne, l’Etat-major "national" coupe et tranche à tort et à travers dans la chair du peuple pour offrir telle province à Hitler, telle autre à Mussolini, telle autre encore au Portugal, et les derniers rogatons à la France (Franco lui a déjà "fait cadeau" de l’enclave de Livia, qui n’était pas entre ses mains).

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Tel est l’avènement du fascisme, sa conquête et sa réalisation en Espagne.

Le voici tel qu’il se peint lui-même, tel qu’il s’est voulu, préparé, comploté, déclenché à l’heure dite, sous forme de sédition militaire. Le fascisme espagnol déshonore le fascisme mondial par son comble de traîtrise, de stupidité, d’abjection et d’horreur. Il se heurte à tout ce qu’il y a de vivant en Espagne. Ici, pour la première fois, la question véritable est posée : Fascisme ou Anarchisme ! Nous comptons sur les milices de la F.A.I. pour la résoudre.