Organisation et parti (suite) – M. Isidine
Plus Loin N°37 – Avril 1928
Article mis en ligne le 21 mars 2021

par ArchivesAutonomies

Critiquer est toujours chose facile, diront peut-être quelques camarades ; il est beaucoup plus difficile — et plus utile — de mettre en avant un mode pratique d’organisation qui aiderait à éliminer de notre mouvement ce qui l’affaiblit. Certains camarades envisagent pour cela la création d’un parti plus ou moins centralisé, basé sur le principe de la majorité ; d’autres — y compris l’auteur de ces lignes — croient qu’un tel parti serait plus nuisible qu’utile [1]. Ils ne nient, bien entendu, ni la nécessité de l’organisation pour les anarchistes en général, ni la nécessité de débarrasser le mouvement des défauts qui l’empêchent d’acquérir l’influence sociale à laquelle ses idées lui donnent droit. Mais quelle forme d’organisation peuvent-ils opposer à celle qui est suggérée par la "Plate-forme", et quels principes vont-ils mettre à la base de cette organisation, qu’ils voudraient plus libre, pour atteindre les mêmes résultats : accord dans les principes, une ligne de conduite déterminée pour l’action pratique, la conscience, pour chacun, de sa responsabilité devant le mouvement ?

L’erreur fondamentale de nos camarades partisans de la "Plateforme" réside peut-être en ce que c’est à une union de groupes, même à un centre directeur, qu’ils demandent d’assainir notre mouvement, au lieu de le demander aux groupes eux-mêmes. Ce n’est pas de la fédération, c’est des groupes qui la constituent, que nous pouvons exiger telle ou telle ligne de conduite ; le centre de gravité du mouvement est là : la fédération sera ce que seront les groupes qui la composent. Et lorsque les questions seront posées et discutées, non pas à l’échelle fédérative, mais à l’échelle des groupes, leur solution sera grandement facilitée : un groupe peut aisément faire ce qu’une vaste organisation ne peut pas. L’élaboration d’une ligne de conduite unique pour la fédération tout entière offre des difficultés insurmontables, car elle suppose des décisions prises par la majorité et entraîne ainsi d’inévitables conflits intérieurs. Le choix des adhérents et l’élimination d’éléments indésirables, dont la présence compromet le mouvement, est une tâche que l’organe directeur de la fédération est incapable de mener à bien. Aussi peu est-il capable de veiller à ce que l’action de tous les membres soit conforme aux principes anarchistes. Mais tout cela peut être facilement et naturellement réalisé par chaque groupe dans son sein. Aussi, la première question à résoudre est celle-ci : quelles sont les principes fondamentaux qu’un groupement anarchiste peut mettre à la base de sa vie ?

Il est impossible de donner une réponse générale, applicable à tous les groupes, car elle pourrait être très différente selon les buts que le groupe poursuit et les conditions parmi lesquelles il agit, selon que le groupe est fondé en vue d’une tâche pratique particulière ou de la propagande générale, qu’il agit dans une période de calme ou une période révolutionnaire, que l’action du groupe est ouverte ou clandestine, etc. Mais on peut néanmoins formuler quelques considérations générales.

Voici une première question : est-il désirable que le groupe soit composé de camarades ayant la même conception de l’idée anarchiste, ou bien des anarchistes de tendances différentes (communistes, individualistes, etc.) peuvent-ils y collaborer ? La question s’est posée au dernier congrès anarchiste. Certains camarades pensent que, puisque chacune des tendances anarchistes existantes contient des idées justes, il vaut mieux ne pas s’arrêter aux désaccords et "synthétiser", au contraire, tout ce qui paraît précieux, pour en faire la base du travail commun. Cette façon de voir paraît à première vue très logique et parfaitement réalisable, mais, lorsqu’on y réfléchit, on voit qu’une union ainsi comprise serait purement formelle. Bien entendu, des circonstances peuvent se présenter où des anarchistes de différentes nuances agiront de concert, mais il en est de même pour tous les révolutionnaires en général : les anarchistes ont bien collaboré avec les bolcheviks dans la lutte contre les armées blanches. Ces cas seront toujours fréquents dans les moments révolutionnaires ; ces ententes, le plus souvent tacites, sont alors tout à fait naturelles et nécessaires. Mais dans les conditions d’une action durable et en période calme, l’accord sur les principes fondamentaux ne suffit pas. Supposons qu’un anarchiste-individualiste, un anarchiste-communiste et un anarchiste-syndicaliste se mettent d’accord pour proclamer leur opposition à l’Etat et leur approbation de la forme communiste de la propriété (en admettant que l’individualiste l’accepte) : quelle importance pratique cela aura-t-il, puisque, aussitôt après, leurs voies divergeront ? L’individualiste se préoccupe d’émanciper l’individu dès aujourd’hui, dans le régime social existant (colonies, vie dans la nature, "amour libre", etc.) ; dédaignant les masses et leurs mouvements, il ne se sentira pas solidaire d’elles. Quelle action commune aura-t-il donc avec son camarade communiste ? D’autre part, un camarade syndicaliste pur n’attachera de l’importance qu’aux tâches du mouvement ouvrier et ne collaborera qu’avec certains parmi les camarades communistes ; il pourra même se trouver en désaccord avec eux, par exemple dans la question des rapports entre les syndicats et les groupements anarchistes. Et ainsi en tout. Dans l’action quotidienne, les moyens propres à telle ou telle tendance jouent un rôle si important que l’accord sur les principes généraux admis par tous est loin de suffire. Lorsque les désaccords au sein d’un groupe sont réels et ne tiennent pas seulement à l’habitude de certaines étiquettes, ils gênent l’action du groupe car ses membres,

solidaires entre eux ni dans leur propagande ni dans les méthodes choisies, dépensent une bonne partie de leur énergie à des discussions intérieures. Au contraire, un groupe bien uni, se composant de camarades qui n’ont plus à discuter entre eux sur les points les plus essentiels, qui en toutes circonstances, peuvent répondre les uns des autres an point de vue de la propagande et de l’action, un tel groupe peut devenir très influent, même s’il peu nombreux. A côté, d’autres groupes, différents d’esprit, se fonderont ; il n’y a là aucun mal, car il n’y a aucune utilité à vouloir englober le plus grand nombre de camarades possible dans une mérite organisation.

Le recrutement des membres au hasard est peut-être la cause principale des défauts de la plupart des groupements. Très souvent, on devient anarchiste trop facilement et trop vite, sans avoir pris connaissance des autres écoles socialistes, ni même de l’anarchisme dans ce que ses théories ont de fondamental ; on prépare ainsi dans l’avenir, pour soi-même et pour les camarades, de pénibles désillusions, car, à mesure que les connaissances s’étendront et l’horizon s’élargira, on trouvera peut-être qu’on a fait fausse route et qu’on ne s’est proclamé anarchiste que par ignorance de tout le reste. Un jour, on demandait devant moi à un socialiste révolutionnaire russe à quel moment de sa vie il avait cessé d’être marxiste : "Quand j’ai commencé à lire autre chose que du Marx", répondit-il.
Les choses peuvent être beaucoup plus graves, s’il ne s’agit pas seulement d’une théorie qu’on admet ou non, mais d’une cause à laquelle on a consacré une partie de son existence et qu’on se sent à un moment donné incapable de défendre parce qu’on n’avait jamais réfléchi d’avance aux critiques des adversaires. — D’autre part, la vie des groupes est souvent rendue difficile par un excès d’esprit pratique : on accepte tel ou tel camarade en raison des services qu’il peut rendre (comme orateur, comme théoricien, comme administrateur, etc.), sans prendre garde que l’ensemble de sa physionomie morale ou intellectuelle ne satisfait pas aux exigences du groupe.

Il est clair que cette sévérité dans le choix des membres n’est possible que pour le groupe et non pour la fédération, et qu’aucun statut fédéral ne pourra jamais l’assurer. Mais si elle est mise en pratique dans les groupements constituant la fédération, cette dernière verra de nombreuses questions difficiles résolues d’elles-mêmes.

Dans notre conception, le lien entre les différents groupements est absolument libre et découle de leurs seuls besoins ; aucun centre, aucun secrétariat n’a le droit de dicter aux groupes avec qui, sous quelles formes et sur quelles bases, ils doivent s’unir. Des liens peuvent s’établir pour des raisons très variées : affinité intellectuelle, action commune, rapprochement territorial, etc. Il arrive en général que des groupements d’une même région sont en relation entre eux, mais il peut arriver (et nous en avons vu des exemples) qu’un groupe parisien ait des liens de solidarité plus intimes avec un groupe de Londres ou de Genève qu’avec celui d’un quartier voisin. En général, les cadres fixes, où chaque groupe doit obligatoirement faire partie de telle fédération, et chaque fédération entretenir des liens avec la voisine par l’intermédiaire obligatoire de tel comité peuvent (si vraiment on observe toutes ces règles) paralyser tout travail. Un secrétariat peut être un organe très utile pour faciliter les communications, mais ce n’est qu’un outil auquel on n’a recours que quand on le croit nécessaire.

Le mouvement anarchiste a toujours eu des congrès ; ils peuvent avoir une importance très grande s’ils résultent de l’activité des groupes préexistants, qui éprouvent le besoin de faire part les uns aux autres de leur travail et de leurs idées ; mais non pour créer une action qui n’existe pas. Certains caractères particuliers de nos congrès tiennent aux principes mêmes de l’anarchisme. Ainsi, jusqu’à présent, les camarades se réunissant pour un congrès ne devaient pas être obligatoirement délégués par les groupes : ils pouvaient y participer individuellement [2] Contrairement à ce qui se fait dans les autres partis, où les délégués rapportent au congrès des résolutions auxquelles leurs mandants n’ont plus qu’à se soumettre, les délégués anarchistes apportent au Congrès les résolutions, les opinions, les tendances de leurs groupements respectifs. Le congrès peut exprimer à leur sujet sa façon de voir — et c’est tout. Le dénombrement des voix (si on juge utile de le faire) ne peut avoir qu’un caractère statistique : il peut être intéressant de savoir combien de camarades et appartenant à quel groupement : se prononcent dans tel ou tel sens. — L’importance des congrès n’en est pas moindre, et leur travail n’en devient que plus sérieux : au lieu de servir d’arène pour des manœuvres et en vue de conquérir la majorité, ils peuvent s’occuper de faire connaître l’état du mouvement dans différentes localités, ses succès et ses échecs, ses différentes tendances, etc. Les résolutions ne peuvent être que des vœux, des expressions d’opinions, dont les délégués doivent faire part à leurs groupes, lesquels peuvent les adopter ou les rejeter.

Ce schéma, en somme, ne rappelle que des choses bien connues et qui paraîtraient même trop évidentes pour qu’il soit utile d’en parler ; mais la confusion actuelle dans les esprits est telle qu’on se sent quelque fois obligé de rappeler de vieilles vérités. Le lien formel entre organisations est ici extrêmement lâche : c’est parce que toute l’importance est attribuée au lien interne, intellectuel et moral. En plus, dans ce schéma, l’individu ou le groupe est formellement libre et moins il est subordonné à quoi que ce soit, plus est vaste et sérieuse sa responsabilité morale. Ici, chaque membre du groupe est responsable de l’action de ce groupe en entier — d’autant plus responsable que les résolutions sont prises à la majorité. D’autre part, tout le groupe est responsable également qu’il n’a recruté ses membres qu’avec discernement, n’acceptant que ceux qui lui convenaient de chacun des groupes qui la constituent — précisément parce que rien ne rend obligatoire la liaison consentie et que les groupes savent d’avance avec qui et en vue de quoi ils s’unissent. Et chaque groupe répond pour toute la fédération — précisément parce que cette dernière ne peut rien faire en dehors de son consentement.

Plus encore. Chaque anarchiste, qu’il le veuille ou non, porte la responsabilité morale pour les actes de ses camarades, même si aucun lien formel ne le lie à eux ; chaque action contraire à l’idée anarchiste, chaque attitude contradictoire, a une répercussion sur l’ensemble du mouvement, et cela étend la responsabilité au-delà de l’individu, au-delà même de son groupe immédiat. Et c’est cette conscience de sa responsabilité qui doit être le grand mobile capable de maintenir la solidarité dans les milieux anarchistes. Peut-être n’est-elle pas toujours suffisamment comprise et peut-être là est la source de beaucoup de défauts de notre mouvement, défauts auxquels on voudrait remédier par des nouvelles formes d’organisation. Nous ne croyons pas à l’efficacité de ces mesures ; notre confiance va plutôt à d’autres moyens, d’un caractère tout différent, et dont nous n’avons envisagé ici que quelques-uns.