Le mouvement populiste — Aperçu succinct
Article mis en ligne le 6 mai 2021

par ArchivesAutonomies

Le mouvement populiste — Aperçu succinct [1]

En quelques mots, le populisme (narodnitchestvo) est le mouvement socialiste en Russie, dans ses conditions particulières : importante masse paysanne, faible développement capitaliste et classe ouvrière concentrée dans quelques villes. Les populistes considéraient que le passage au socialisme était possible sans devoir passer par le capitalisme et ce, en s’appuyant sur l’obchtchina (la communauté rurale). Pour les populistes la campagne n’est pas encore gangrenée par la mentalité capitaliste, les traditions de solidarité et l’absence d’esprit d’appropriation privée sont encore fortes. Le populisme sur le plan politique va s’exprimer, grosso modo, de deux façons : une aile libérale, pacifiste et une aile révolutionnaire dont l’objectif est la destruction du pouvoir. C’est cette dernière que nous décrivons rapidement ci-dessous.

1860-1866

Au cours de cette décade, les populistes se donnent pour tâche de préparer une insurrection paysanne. C’est pour cela qu’ils vont s’y préparer organisationnellement : création en janvier 1861 de Zemlia i Volia (Terre et Liberté), puis lors de l’été 1862 création de la "Jeune Russie" dont le but immédiat est "une révolution sanglante et implacable qui doit transformer radicalement toutes les bases de la société moderne". En 1863 c’est la création du cercle de la jeunesse révolutionnaire, fondé par Isutin et Karakozov. Le 4 avril 1866 marque la fin de cette première période. Du soulèvement espéré des paysans, des essais de propagande et d’agitation vers eux, les populistes en viennent au terrorisme individuel. Le 4 avril Karakozov tire une balle sur le tsar, mais le manque. Il sera pendu quelques mois plus tard.

1869-1881

La deuxième période commence avec la création par Serge Netchaïev, Pierre Tkatchev d’une association de conspirateurs dite de "la vengeance populaire ou de la hache" (Narodnaïa Rasprava) en 1869. L’objectif est de préparer l’insurrection paysanne, fixée le 19/02/1870 - 9 ans jour pour jour après la réforme du servage dans le but de prise de pouvoir de l’Etat. L’action révolutionnaire est la tâche des militants organisés en un parti centralisé, la spontanéité des masses passe au second plan, elle ne peut, par elle-même, être révolutionnaire. Le soulèvement ne se produira pas et l’association connaîtra une fin lamentable après le meurtre par Netchaïev de l’étudiant Ivanov, soupçonné de trahison.

Le mouvement populiste qui va naître après Netchaev sera d’une ampleur et d’une envergure plus considérable. Cette première phase de reconstitution de groupes avant la vague de répression, d’arrestations, de procès est marquée par le rejet de la "netchaïevchtchina", c’est-à-dire du centralisme, de la discipline ainsi que des moyens typiquement jésuitiques comme "la fin justifie les moyens". L’on retrouve ce rejet dans les deux cercles suivants qui se forment au début des années 1870.

Cercle de Tchaïkowsky

Il se crée à Saint-Pétersbourg en 1869. Ses membres fondateurs seront Nikolaï Tchaïkovski [2], Dimitri Klemenc, Léonid Sichko, Mark Natanson. Sa première période de vie est caractérisée par la propagande des idées socialistes, la publication légale de livres comme par exemple le Capital (1872), Les lettres historiques de Pierre Lavrov, le livre de Flerovski (Bervi) La situation de la classe ouvrière en Russie, puis de la publication illégale d’opuscules. En 1872, le groupe réunissait une petite centaine de personnes surtout à Saint-Pétersbourg, puis Moscou, Odessa, Kiev, Char’kov, Orel, Kazan.

Sa 2ème période de vie, à partir de 1872, est celle "d’aller aux ouvriers". L’œuvre d’organisation du prolétariat urbain par ce groupe est importante car elle a permis au mouvement ouvrier de dépasser un stade d’organisation archaïque, puisque fondée sur la base de la communauté villageoise que ces ouvriers venaient juste de quitter, et de former les cadres d’un futur parti populiste. Pendant l’été 1872, une dizaine de populistes donnaient des cours aux ouvriers et des conférences sur le mouvement ouvrier en Europe. Le résultat fut tellement positif qu’en 1873, le groupe pensait créer un centre commun pour toute la ville de Saint-Pétersbourg. Il créa aussi une bibliothèque clandestine. Ce travail a permis de former un certain nombre d’ouvriers (sur le plan de l’organisation, de la réflexion, des discussions) ainsi qu’à faire naître le sentiment d’autonomie. Le groupe cesse son activité à la fin de 1873 à la suite d’arrestations.

Cercle de Dolgouchine

Il se forme en automne 1872, il prend le nom de Dolgouchine du nom de son initiateur [3]. Tout comme le cercle des tchaïkowsky, ce cercle croit "à la nécessité de préparer à brève échéance un soulèvement paysan, non pas à la préparation méthodique des masses. Mais pour ce faire, ils avaient élaboré un programme qui n’était plus un pur et simple appel à la passion révolutionnaire des éléments les plus désespérés de la société russe, mais un appel qui voulait s’appuyer sur les besoins et les aspirations fondamentales des paysans, c’est-à-dire sur l’élimination des fardeaux qui pesaient sur eux en raison du rachat des terres, ainsi que sur une redistribution égalitaire de toutes les propriétés" [4]. Dès mars 1873, ils impriment des tracts, 2 opuscules, font de la propagande dans les campagnes et parmi les ouvriers d’un petit centre industriel. Le groupe s’éteint en septembre 1873 suite à l’arrestation de Dolgouchine qui sera condamné à 10 ans de travaux forcés.

Automne 1873 - Eté 1874

Des milliers d’étudiants partent vers les campagnes pour y faire de la propagande, y répandre les principes fondamentaux du populisme : c’est le mouvement "aller au peuple". C’est un mouvement spontané dans le sens double où l’on voit des membres de l’intelligentsia qui par milliers rompent d’avec leur vie antérieure - avec impossibilité d’y revenir - sans que ce mouvement eut été décidé par quelques uns, et d’autre part parce que ce mouvement fut le résultat de toute la propagande entreprise par les cercles, comme ceux des tchaïkowsky et de Dolgouchine et de toutes les discussions autour des programmes de Tchernychevski, Lavrov, Bakounine... dont la littérature rentrait clandestinement en Russie depuis quelques années : "Il le fut effectivement (spontané NDR), dans les limites où tout mouvement politique authentique est spontané par rapport aux efforts de ceux qui l’ont voulu et préparé" [5].

Ce mouvement se caractérise par sa naïveté "merveilleuse", ne pas mentir, tout dire d’emblée aux paysans. Ce qui ne pouvait que susciter leur méfiance et faciliter le travail de la police. Le corollaire de cette naïveté est de satisfaire un besoin de perfectionnement moral. Dans ses Mémoires, Sergueï Kravtchinski en parle ainsi : "On ne pouvait pas dire que c’était un mouvement politique. C’était bien davantage une sorte de croisade : contagieuse, absorbant toute la personnalité, exactement comme un mouvement religieux . On s’efforçait non seulement d’atteindre des objectifs pratiques, mais aussi d’assouvir une soif profonde de purification morale personnelle ..." [6].

La fin de l’année 1874 et l’année 1875 seront marquées par un certain repli de l’activité populiste, suite à une intense répression. De 2.000 à 3.000 personnes furent emprisonnées, interrogées ou inquiétées par la police. L’Etat était préoccupé par cette agitation. Le ministre de la justice, le comte Palen établit un rapport. Celui-ci fut publié par des révolutionnaires russes en exil en Suisse, la "Commune révolutionnaire des anarchistes russes" en 1875, suivi de leurs commentaires [7] .

Au cours de l’année 1875, s’implante l’Organisation révolutionnaire et sociale pan-russe, fondée par 2 groupes d’étudiants exilés en Suisse, dont l’un constitué par de jeunes femmes (Sophia Bardina, Lydia Figner, Berta Kaminskaya, Anna Toporkova, Alexandra Khorzhevskaya, Evgenia et Nadezhda Subbotina) et l’autre d’étudiants d’origine caucasienne. Ces militant(e)s rentrent en rapport avec des membres rescapés des anciens cercles révolutionnaires et vont travailler à l’usine pour y implanter des groupes clandestins. C’est une organisation disciplinée, qui s’est dotée d’une direction centrale sans toutefois qu’il y ait de hiérarchie. Passés quelques mois, la police brise l’organisation au mois d’octobre mais elle laisse des traces, une présence dans quelques usines de Moscou et de sa région tout en restant en contact avec l’émigration qui envoie de la presse clandestinement, comme la revue Rabotnik, journal pour les ouvriers russes, premier journal en russe s’adressant aux ouvriers, publié en 1875 (15 numéros) et autres opuscules.

Au cours de l’année 1876, la leçon tirée par une nouvelle génération de révolutionnaires, en liaison avec ceux qui sont passés entre les mailles du filet répressif, est qu’il faut agir plus rationnellement, plus efficacement et dans un premier temps unir en seul parti tous les révolutionnaires. C’est le dépassement de la propagande qui ne peut "susciter même une rébellion minuscule dans le peuple", en conséquence il faut s’organiser : "Personne n’ira plus disséminer la propagande de la nouvelle révolte, car tous comprendront l’absurdité d’un tel procédé. Une révolte s’organise. Telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé péniblement, avec nombre de mes amis, qui eux aussi ont participé au grand drame des villes et des villages" [8].

A l’automne 1876 un parti prend forme et qui se donnera comme nom l’année suivante Zemlia i Volia (Terre et liberté). Ces membres sont les zemlevol’cy. Les grandes règles de son premier programme sont :

1°) Disparition de l’Etat, mais dans un lointain terme ;
2°) Les buts rapprochés sont l’abolition de la propriété privée des terres et la restructuration de la campagne sur base de la Commune ; l’objectif stratégique est d’agir pour désorganiser et bloquer l’Etat ;
3°) Droit à l’autodétermination pour les minorités nationales.

Ce parti en formation, avec des groupes d’ouvriers, est à l’origine de la manifestation publique du 6 décembre 1876 sur la place de la cathédrale de Notre-Dame de Kazan à Saint-Petersbourg, réunissant 200 à 300 personnes (des ouvriers et essentiellement des étudiants, des intellectuels révolutionnaires). Plekhanov prononce quelques paroles et termine en proclamant : "Vive la révolution sociale ! Vive Zemlia i Volia !". Un drapeau rouge est déployé, portant l’inscription "Zemlia i Volia". Cette manifestation fut réprimée violemment, il y eut des arrestations en nombre, au hasard, les véritables organisateurs ne furent pas arrêtés.

L’année 1877 est celle des procès et l’engagement militaire de la Russie contre la Turquie.

Guerre russo-turque (1877-1878). Tout commence en juillet 1875. Un soulèvement populaire éclate en Bosnie et en Herzégovine contre la Turquie qui s’empresse d’écraser ce mouvement. 10 mois plus tard c’est le tour de la Bulgarie, révolte réprimée avec cruauté. Du coup, la Serbie et le Monténégro déclarent la guerre à la Turquie et sont battus en septembre 1876. Face à cela la Russie ne pouvait que déclarer la guerre à la Turquie en avril 1877 puisque ce sont des chrétiens, qui plus est des orthodoxes et des slaves, qui sont massacrés. Au terme de combats particulièrement atroces et de morts en grand nombre, la Turquie est vaincue militairement début 1878. En Russie, Le panslavisme embrase les esprits. Les révolutionnaires n’y échappent pas d’autant que l’idée d’une fédération des peuples slaves fait partie de la tradition révolutionnaire russe.

Les zemlevol’cy partent comme volontaires, organisent des quêtes, s’engagent comme infirmières dans la Croix Rouge. De cette participation militaire, certains vont en tirer une expérience du combat, un sens de la discipline qui vont se transmettre à l’organisation Zemlia i Volia.

Si la Russie est victorieuse militairement, c’est au prix de centaines de milliers de morts et la mise au grand jour de l’incompétence de son état-major. La fracture avec les zemlevol’cy d’avec l’Etat russe va encore s’élargir.

Les procès.

L’Etat veut anéantir le mouvement révolutionnaire une bonne fois pour toute. Les répressions précédentes n’ont pu empêcher la réorganisation du mouvement et le surgissement ici et là de nouveaux regroupements. Il organise des procès dans ce but. Les 3 principaux procès de cette année 1877 eurent lieu du 18 au 25 janvier, en février-mars et en octobre-janvier. Ce sont les plus connus, car il y a eu des comptes rendus publiés. D’autres ont eu lieu précédemment, Dimitri Klemenc y revient rapidement dans son article publié dans Le Travailleur n°7. En juillet [9], il y eut un procès — qui ne fut pas rendu public — à Odessa de 15 membres d’une société secrète condamnés de 10 à 15 ans de travaux forcés.

Le premier procès (18-25 janvier) concerne 20 personnes accusées d’avoir pris part à la manifestation du 6 décembre 1876. Le tribunal prononça des peines inhabituellement fortes, surtout envers les étudiants, moins envers les ouvriers, espérant ainsi les diviser. Un des accusés, Aleksei Stepanovitch Emeljanov (connu sous le nom de Bogoljubov) fut condamné à 15 ans de travaux forcés alors que les ouvriers furent condamnés à des peines plus ou moins longues de pénitence dans des couvents.

Puis il y eut le procès des 50 accusés de l’Organisation révolutionnaire et sociale pan-russe en février-mars, à Moscou. Les deux figures dont l’on retient habituellement le nom est Sophia Bardina [10] et l’ouvrier Alekseev. Extrait du discours de Sophia Bardina qui reste modérée dans ses propos :

"Nous ne sommes pas pour l’anarchie si cela signifie le chaos et la dictature ; ce que nous voulons, c’est un système social qui établirait l’harmonie et l’ordre dans toutes les relations sociales. Et si, pour y parvenir, nous devons avoir une révolution armée, c’est parce que, dans les circonstances actuelles, c’est malheureusement un mal inévitable. Quel que soit mon sort, seigneurs du banc, je n’implore pas la pitié et je ne la désire pas. Persécutez-nous si vous le voulez, mais je suis profondément convaincu que ce vaste mouvement qui existe déjà depuis tant d’années ne peut être arrêté par aucune mesure répressive. On peut le réprimer brièvement, mais il se renouvellera ensuite avec une force encore plus grande, comme il arrive toujours après une telle réaction. Persécutez-nous car pour le moment, messieurs, vous avez la puissance matérielle de votre côté. Mais nous avons le pouvoir moral, le pouvoir du progrès historique, des idéaux - et des idéaux, je crains que vous ne les tuiez pas avec vos baïonnettes." [11]

Là aussi, les condamnations furent lourdes : cinq condamnés aux travaux forcés dans une forteresse, dix aux travaux forcés dans les mines en Sibérie, 19 à l’exil perpétuels en Sibérie... Ce qui est important à retenir est que les discours de S. Bardina et Alekseev furent diffusés à des milliers d’exemplaires.

Le dernier procès est le plus important en nombre (193 accusés représentant 37 provinces) et en terme d’impact sur la société. L’Etat voulait briser les révolutionnaires, mais en fin de compte les procès se retournèrent contre lui, malgré les lourdes peines prononcées. L’attitude courageuse et noble des condamnés, leur message humain généreux touchent le cœur de nombreuses personnes. Et ce, au moment où l’armée russe est incapable de gagner rapidement la guerre dans les Balkans. Cela se traduit par des massacres. L’Etat russe étale au grand jour sa faiblesse.

Les procès eurent une dernière conséquence, extrêmement importante pour l’évolution future du mouvement populiste. Ils permirent aux condamnés de se rencontrer et de mieux saisir ce qui leur était commun : "Tous les centres touchés par la propagande étaient présents, tous les courants avaient leur représentant, depuis les anarchistes (...), jusqu’à l’"anthropothéisme" de Malikov" [12]. Les réponses de Myschkine [13] aux questions du président Peters décrivent au mieux la force politique qui surgit de toutes ces années de lutte. Nous pouvons en retenir l’essentiel dans ce passage  :

"Le rôle essentiel du parti social-révolutionnaire, c’est de créer sur les ruines actuelles du régime étatico-bourgeois, l’organisation sociale qui donnera satisfaction aux exigences du peuple, telles qu’elles se sont exprimées dans ses mouvements, grands ou petits, et telles qu’elles sont présentes dans sa conscience. Cette organisation consiste à remettre la terre aux mains d’une union de communauté de production, indépendantes. On ne peut la mettre en place que par une révolution sociale, car le pouvoir de l’Etat interdit toute voie pacifique d’arriver à ce résultat... Je crois que notre tâche immédiate ne consiste pas à faire ou à déclencher la révolution, mais seulement à lui garantir une fin positive, car il n’est pas besoin d’être prophète, étant donné la situation désespérée dans laquelle se trouve actuellement le peuple, pour prévoir que le résultat inévitable de cette situation sera une insurrection populaire générale. Cette insurrection étant inéluctable, on doit seulement se préoccuper de la rendre la plus féconde possible pour le peuple, en évitant tous les trucs auxquels a eu recours la bourgeoisie de l’Europe occidentale pour tromper ses propres masses populaires et tirer un avantage personnel du sang que le peuple avait répandu sur les barricades. C’est pourquoi notre activité pratique doit consister à unir, à renforcer les forces populaires et les tendances révolutionnaires, à fondre ensemble les deux courants de base, l’un, qui n’est pas né depuis longtemps mais a déjà manifesté une énergie notable, dans l’intelligentsia,l’autre, plus large, plus profond, inépuisable, la révolution populaire. L’action du mouvement révolutionnaire de 1874-1875, a justement consisté à unir ces deux éléments grâce à la formation définitive d’un parti social-révolutionnaire. " [14]

La répression, la vie politique en prison, l’échec de la propagande, la soif de revanche, la nécessité de passer à l’action sont autant d’éléments qui permettent de comprendre que les populistes passent à une autre stratégie, dépassent le stade d’une stricte activité de propagande. La fondation en 1876 de la 2ème Zemlia i Volia est la concrétisation de cette évolution. C’est une organisation centralisant les différents groupes provinciaux qui se rattachent au centre en formation à Saint-Pétersbourg. C’est un parti au vrai sens du terme — dépassant les cercles d’amis, d’intellectuels —, et qui tente de regrouper autour de lui les autres forces révolutionnaires.

Ce changement se matérialise dès le lendemain de la fin du procès des 193, le 23. Le 24 janvier 1878, Véra Zassoulitch tire un coup de pistolet sur le général Trépov et le blesse. Celui-ci est le gouverneur de Saint-Pétersbourg, responsable dans le passé de multiples répressions sanglantes et responsable également de la mort du prisonnier Bogoljubov, mis à l’isolement et passé par les verges le 13 juillet, pour avoir osé ne s’être pas découvert devant lui. Il meurt à la fin de l’année, devenu fou [15]. Elle passera en procès le 31 mars et à la surprise générale, elle sera acquittée. En sortant du tribunal, elle est "enlevée" par des camarades [16].

A partir de cette date les attentats contre des procureurs, des officiers de gendarmerie, des indicateurs, des mouchards se multiplient. Les militants ne se laissent plus arrêter sans se défendre les armes à la main. Dimitri Klemenc dira que l’année 1878 fut l’année des attentats, dont on retiendra celui de Kravtchinski [17] contre le chef de la troisième section, le général Mezencov (Mesentzoff) — celui-ci ayant intercédé auprès d’Alexandre II pour alourdir les peines des condamnés du procès des 193 — et qu’il réussit à poignarder en plein jour à Saint-Pétersbourg le 16 août 1878.

Le 2 avril 1879, Alexandre Soloviev tire plusieurs coups de révolver sur le tsar Alexandre II, sans l’atteindre. Son geste précipite l’évolution de Zemlia i Volia. Citons ce passage du texte de Pier Paolo Poggio : "À l’intérieur de l’organisation Zemlja i Volja trois positions se délimitèrent progressivement : celle menée par Tichomirov et Morozov, elle visait à la concentration de tous les efforts en direction du terrorisme, conçu comme l’unique instrument de la lutte dans la situation spécifique russe ; celle de G.V. Plekhanov (1856-1918) et de ses amis qui repoussaient, au nom de l’orthodoxie populiste, la concentration des efforts dans le terrorisme et la lutte frontale contre l’État, en privilégiant l’action de propagande vers les paysans ; et enfin celle de la majorité pour laquelle le terrorisme était vu comme une nécessité transitoire qui en elle-même n’aurait pas résolu le problème fondamental, celui de la révolution sociale, mais pouvait servir pour lui ouvrir la voie. À un certain point, il ne fut plus possible de trouver un compromis entre les trois tendances et on arriva à la scission (1879). La Zemlja i Volja se divisa : aux uns resta la "terre", aux autres la "liberté-volonté", et les deux nouveaux regroupements prirent les noms respectifs de Tcherny peredel (Partage noir) et de Narodnaja Volja (La Volonté du peuple)."

Le groupe Tcherny Peredel, à peine né, ne débouche sur rien. C’est l’aspect dramatique dans leur opposition à la Narodnaïa Volia :"ils ne pouvaient adopter à son égard qu’une attitude de pure opposition, ils étaient naturellement portés à se limiter à des critiques négatives, sans pouvoir présenter une perspective différente, sans indiquer la route d’autres actions" [18]. Ce qu’il désire, le retour à la grande espérance des paysans du partage égalitaire (d’où leur nom, noir est le nom donné aux serfs), n’est plus possible à ce moment. Tcherny Peredel va évoluer rapidement vers la social-démocratie. Plusieurs de ces membres connus comme Plekhanov, Zassoulitch, Deutsch, Axelrod partiront en exil et fondèrent en 1883 le groupe social-démocrate "Libération du travail".

La Narodnaïa Volia va axer l’essentiel de ses forces pour préparer l’attentat contre Alexandre II. Du terrorisme comme acte vengeur on est passé au terrorisme comme système de lutte politique se suffisant à lui-même. Cette évolution est aussi celle d’un isolement de plus en plus grand des membres de la Narodnaïa Volia. Son Comité exécutif (28 membres) se retrouve seul à mener la lutte contre le régime en pensant que l’assassinat du tsar va provoquer l’effondrement du tsarisme et que l’Assemblée constituante sera convoquée pour promulguer les bonnes réformes. La réalité fut toute autre. Alexandre II sera tué le 1er mars 1881, après 5 tentatives infructueuses et le pays resta calme. La répression impitoyable anéantit le groupe, 5 membres (Jeliabov, Timofeï Mikhaïlov, Kibaltchitch, Sofia Pereskovaïa, Ryssakov) furent pendus.