L’internationale et les chinois – Elisée Reclus
Le Travailleur N°3 – 2ème année – Mars-Avril 1878
Article mis en ligne le 6 mai 2021

par ArchivesAutonomies

C’est là un titre qui paraîtra baroque à ceux pour lesquels les Chinois ne sont qu’un objet de plaisanteries bêtes et l’Internationale qu’un prétexte à divagations féroces. "Ah ! dira-t-on, voilà les barbares de nos sociétés modernes qui parlent de s’allier avec les magots d’une société décrépite ! Voilà l’écume impure des sociétés occidentales en train de se mêler aux détritus rancis des peuples de l’Orient ! Bonne chance ! Puisse le mélange aller se perdre bientôt au fond de la mer Rouge !"

Quant à nous, qui n’avons point à nous laisser duper par de vieilles plaisanteries, et qui devons toujours regarder au fond des choses, nous savons que la question du travail est sérieuse partout, même en Chine ; nous avons le droit de nous occuper d’un pays où, comme dans l’Europe occidentale et en Amérique, il y a des oisifs qui vivent aux dépens des travailleurs, des travailleurs qui meurent au profit des oisifs. Là-bas comme chez nous, la grande question sociale, celle du pain quotidien, soulève les peuples, et comme chez nous les gouvernants n’ont trouvé d’autre moyen de la résoudre que par le massacre des multitudes, quand les famines et les épidémies n’ont pas fait des vides suffisants. Entre les opprimés de l’Orient et ceux de l’Occident, il y a la solidarité que donne la lutte commune contre la misère.

Aussi loin que l’on remonte dans le passé du peuple chinois, on voit qu’il n’a cessé de se révolter contre l’oppression, mais on voit aussi que ses efforts ont toujours été vains : il s’est agité au hasard comme un malheureux qui se débat sous un rocher. La dernière guerre des Taïpings, que les missionnaires ont voulu représenter comme une guerre religieuse entre un parti de néo-chrétiens et les vieilles religions de la Chine, n’était qu’une guerre sociale. Des prophètes parcouraient le pays en proclamant que bientôt il n’y aurait plus ni pauvres ni riches ; ils appelaient au combat tous ceux qui voulaient faire cesser la monstrueuse inégalité des fortunes et des misères, et derrière eux marchait la foule des mécontents. Seulement ces malheureux s’imaginaient qu’il suffirait de saccager les champs des mandarins et de brûler les baraques et les papiers des collecteurs d’impôts ; ils ne s’apercevaient pas qu’en se donnant des chefs ils construisaient un nouvel Etat sur les ruines du premier. Bientôt ils eurent rétabli tout ce qu’ils avaient renversé ! Comme les Chinois conservateurs, les Taïpings révolutionnaires eurent empereur, généraux, mandarins de tous bonnets et de tous boutons, puis quand le peuple opprimé par les uns et par les autres cessa de prêter sa force au mouvement, le massacre commença. On sait que dans ce cas-là les Chinois n’y vont pas de main morte. Ils tuent, tuent jusqu’à ce qu’ils ne reste pas un homme debout. Là où se trouvait une cité populeuse, ils ne laissent plus que des mares de sang, des poutres incendiées, des cadavres carbonisés. Nanking, qui fut jadis une cité d’un million d’hommes, n’était plus qu’une grande ruine après le passage des "soldats de l’ordre."

Ainsi les révoltes de la faim n’ont jusqu’à maintenant abouti en Chine, — comme en bien d’autres pays, — qu’à faire massacrer les affamés. Cependant en Chine, — toujours comme chez nous, — il ne manque pas d’esprits libéraux qui, dans l’espoir d’une conciliation impossible entre l’exploiteur et l’exploité, ont fait appel à la coopération sous toutes ses formes. Dans l’empire du Milieu on a parlé aussi de l’association du travail, du capital et du talent ; là aussi on a fondé des cités ouvrières où les travailleurs devaient jouir d’un parfait bonheur sous la surveillance de bons patrons. Des ouvriers eux-mêmes ont établi des sociétés de crédit, de consommation, de production ; là-bas les "Equitables" de Rochdale trouvent leurs maîtres et leurs devanciers. Tandis que dans nos contrées de l’Europe occidentale les associations ouvrières sont encore l’exception, elles sont depuis des siècles la règle uniforme dans l’extrême Orient. Dans les parties commerçantes de la Chine, on ne rencontrerait peut-être pas un seul individu, riche ou pauvre, bourgeois ou travailleur, qui n’appartienne à quelque groupe sociétaire.

D’abord, — pour commencer par les patrons, —ceux-ci ont parfaitement compris que leur vie s’écoule beaucoup plus paisiblement et que leurs bénéfices sont moins aléatoires quand ils évitent de se lancer dans le vertige de la concurrence. Aussi, les chefs industriels de chaque ville, de chaque province, s’entendent-ils pour fixer au même prix tous les produits similaires de même qualité. Négociants, commissionnaires, revendeurs, épiciers, tous livrent leurs marchandises et leurs denrées à un taux fixé par le syndicat, et celui d’entre eux qui se permet de vendre à plus bas prix que ses confrères pour attirer les pratiques, doit acquitter une forte amende, servant à payer des banquets et des représentations théâtrales pour l’amusement des membres de la corporation. Il va sans dire aussi que la ligue des marchands n’est pas seulement formée contre le public, mais aussi contre les travailleurs ; si d’un côté il s’agit de vendre le plus cher possible, de l’autre, il importe de payer les salaires au plus bas.

Toutefois, à cette solide coalition des patrons les travailleurs de chaque corps de métier opposent partout des coalitions non moins solides ; aux exigences des patrons ils répondent par des grèves et plus souvent par des entreprises rivales ; ils se constituent en associations de production, et grâce à leur esprit de solidarité, à leur admirable discipline volontaire, qui va jusqu’à l’acceptation tranquille du suicide par la faim, ils finissent presque toujours par l’emporter. Leur force est si bien établie qu’en maints endroits, dit-on, les patrons n’acceptent même pas la lutte. Les ouvriers fixent eux-mêmes le taux des salaires au commencement de chaque saison industrielle, et les prix fixés par eux sont fidèlement payés. Mais chaque groupe ne voyant pas au-delà de ses propres intérêts, les travailleurs n’ont pas encore eu l’idée d’employer la force immense qu’ils ont dans les mains pour s’affranchir complètement et s’emparer de l’outillage agricole et industriel au profit de la nation tout entière. Ils pourraient le faire sans peine, mais les rivalités de la profession, l’avidité personnelle, le besoin de se ranger eux-mêmes parmi les patrons, les entraînent à faire de leurs corps de métier autant de sociétés fermées. Organisées en maîtrises, les diverses associations n’accueillent les apprentis que pour les faire passer pendant deux ou trois ans par une véritable servitude ; elles constituent une sorte d’aristocratie, au-dessous de laquelle grouille un misérable prolétariat.

Ainsi en Chine comme dans nos pays d’Europe, des hommes en multitude se trouvent rejetés en dehors des cadres de la société : ils n’ont de place ni parmi les patrons, ni parmi les travailleurs privilégies ; obligés de s’ingénier pour vivre, ils volent à l’ordre social officiel chaque jour de leur existence. Les plus heureux encore parmi ces déclassés de la société chinoise sont les mendiants de profession. Ceux-là du moins sont organisés comme les négociants en associations régulières ayant leurs statuts, leurs revenus fixes, leurs fêtes et leurs banquets. Mais en dehors de ces corporations plus ou moins puissantes, que de misères et quelle abjection dans le dénuement riche comme elle l’est, la Chine ne l’est pourtant pas assez pour nourrir tous ses enfants, et des millions d’entre eux doivent périr avant l’âge ! Quoique l’argent mendié par les "Protecteurs de la Sainte-Enfance" serve d’ordinaire à bien autre chose qu’à l’achat de petits Chinois, il est certain que l’infanticide des filles est très-commun dans les districts peuplés de la Chine ; les parents les plus sensibles prennent eux-mêmes l’enfant nouveau-né pour l’étouffer en le plongeant dans un baquet d’eau froide. Que de fois aussi, quand ils ont élevé la petite fille pendant quelques années, ils sont obligés de la vendre comme esclave ou de la céder d’avance comme future prostituée ! Le tarif est fixé pour ces sortes de transactions, cinq francs par année d’âge, en attendant que la chair des pauvres enfants soit à point pour le vice.

On le voit, la question sociale existe bien en Chine, et les conséquentes de la misère y sont plus affreuses, s’il est possible, que dans notre pays, parce que la morale vulgaire, reposant en entier sur le respect de la tradition et le pouvoir absolu du chef de famille, y est encore très-inférieure à la nôtre ; mais ce ne sont là que des différences de détail : les traits principaux sont bien les mêmes. Paris, Londres et New-York peuvent reconnaître leurs plaies dans celles de Changhaï et de Fouchou ! D’ailleurs, les différences de détail elles-mêmes ne peuvent manquer de s’atténuer peu à peu, car, par

l’amoindrissement des distances et l’accroissement rapide des communications internationales, les sociétés de la Chine et de l’Europe se rapprochent de plus en plus, et déjà par l’émigration les deux prolétariats sont en contact. Tôt ou tard ils se confondront, et du nord au sud, de l’Occident à l’Orient, la cause du peuple sera la même.

Les Chinois sont le peuple émigrant par excellence. C’est par millions qu’ils ont peuplé les territoires jadis presque déserts de la Mandchourie et les vallées du plateau mongol ; mainte région montagneuse de l’intérieur a été conquise par eux sur les populations sauvages ; pas à pas, ils avancent en cultivant le sol. Mais l’émigration des prolétaires chinois n’est pas en entier un mouvement spontané et ce n’est pas seulement dans les contrées avoisinantes qu’ils vont porter leur industrie. Les planteurs de Cuba, de la Louisiane, des Antilles, de la Guyane, du Pérou, des Mascareignes, ont besoin de remplacer leurs nègres par d’autres travailleurs. L’esclavage est aboli, à leur grand regret ; vite, il faut le remplacer par la servitude des jaunes ! La dépense est un peu plus forte, mais un spéculateur habile peut en tirer plus grand profit. En pareille matière il est bon d’être philanthrope ! Sans doute on veut produire du sucre et du coton à bon marché ; mais on veut aussi faire le bonheur des "engagés !" On leur assure bonne nourriture, bonne paie, — 10 francs par mois, — puis le retour dans la patrie après trois, cinq ou sept années de travail ; toutefois on s’arrange de manière à exploiter à outrance le malheureux "coolie" pendant la durée de son engagement. Il meurt à la peine, c’est vrai ; mais ainsi le veulent les saintes lois de "l’offre et de la demande !"

Pour se conformer à ces principes d’une "saine économie politique," on sait à quelles abominations se livrent les introducteurs de bétail humain. D’honnêtes compères de Macao ou de tout autre port du littoral attirent dans leurs entrepôts des Chinois faméliques ou naïfs ; ils leur donnent d’abord une nourriture convenable, de bonnes paroles, de magnifiques promesses ; ils font miroiter devant eux tous les avantages d’une vie libre et fortunée ! Puis, un beau soir, le navire étranger se présente, la cargaison de travailleurs est embarquée ; on y joint précipitamment tous les malheureux qu’on a pu saisir au passage, tous les passants attardés qui n’ont pu se sauver assez tôt, puis les matelots lèvent l’ancre et le navire s’enfuit dans la nuit. C’est alors que commence la torture. Les coolies sont entassés dans la cale : on ne leur donne plus qu’une pitance avare et malsaine, on leur mesure l’air, on laisse mourir par économie tous ceux qui paraissent trop faibles ou que vient assaillir la fièvre du bord. L’épidémie s’empare de ces victimes

toutes préparées ; c’est elle qui fait le vide dans la cohue et qui donne un peu de place aux restants. Que les malheureux se plaignent, des canons de fusils braqués sur eux à travers les planches frappent au hasard et font taire les gémissements. Il est arrivé fréquemment que des coolies chinois, comprenant le sort terrible qui leur était réservé, ont voulu se donner eux-mêmes la mort et ont froidement, patiemment préparé leur suicide en masse. Il en est qui ont mis le feu au navire, d’autres qui l’ont sabordé pour le couler à fond, heureux si, au dernier moment, ils ont pu savourer les cris de terreur et les gémissements de l’équipage abhorré !

Une émigration forcée qui se fait dans de pareilles conditions ne peut avoir qu’une très faible importance au point de vue du mélange des races et des transformations sociales. Sans espoir pour eux-mêmes, sans famille qui puisse les aider à vivre, — car on a rarement l’humanité d’emporter des femmes avec les travailleurs mâles, — les malheureux coolies dépérissent peu à peu ; ils meurent sans laisser de traces de leur séjour. Parfois ils se révoltent, et les planteurs se donnent alors la joie de les massacrer, ou bien la manie du suicide s’empare d’eux, et chaque matin les surveillants ont à en décrocher des douzaines pendus en grappes aux branches des arbres.

Toutefois, les populations chinoises du littoral, averties du sort qui attend les "engagés" de leur race sur les plantations étrangères, se tiennent de plus en plus sur leurs gardes, et le vol des travailleurs ne peut plus se faire que dans des circonstances exceptionnelles. En revanche, l’émigration libre augmente chaque année malgré les restrictions que les autorités impériales veulent imposer à ce mouvement. Aux Philippines, les colons chinois sont déjà fort nombreux, et ce sont eux, avec les métis de leur race, qui se sont emparés de presque tout le commerce des îles. A Java et dans les autres îles de la Sonde, leur nombre s’élève à plus de 300,000, et par leurs croisements avec les indigènes ils constituent déjà un des éléments naturels de population dans le pays. Les divers états de Bornéo, les Moluques, Singapore, la Cochinchine et Siam sont également des lieux d’émigration très-aimés des Chinois, et dans toutes ces contrées ce sont les nouveau-venus qui, par leur amour du travail, leur industrie, leur persévérance, sont les initiateurs des populations natives. Toute une race nouvelle, celle des Min-Huong, est née de leur croisement avec les femmes de l’Indo-Chine et ce sont les mœurs des pères que suivent les enfants.

Les voyageurs, trop pressés de voir et trop pourris de préjugés européens, négligent en général de s’informer de la vie intime de ces émigrants chinois et de l’organisation de leurs communautés ; cependant les quelques renseignements parvenus en Europe constatent , — ce que l’on pouvait prévoir d’avance ; — que les émigrants de la Chine ont transporté dans toutes leurs colonies les institutions de la mère patrie. Ils ont leurs sociétés de production et de consommation, leurs associations de crédit et de secours mutuels, leurs syndicats, leurs caisses de résistance. Dans tous ces pays étrangers, où l’isolement les exposerait à la ruine, ils savent admirablement pratiquer la solidarité, et c’est là ce qui fait leur force. A Java, où ils constituent une forte bourgeoisie, ils ont su profiter du jour au lendemain de la permission d’acheter des terres ; concédée récemment par les autorités hollandaises, et maintenant ils arrondissent de plus en plus leurs propriétés. Dans l’île de Singapore, où ils sont relativement trop nombreux pour s’enrichir comme propriétaires, ils se sont du moins organisés en sociétés ouvrières assez puissantes pour maintenir et relever graduellement les salaires en dépit des grands commerçants anglais. A propos de je ne sais quelle bagarre, peut-être provoquée, la police britannique mit la main sur les statuts d’une société populaire très influente, et c’est avec stupeur qu’en y reconnut ; et presque dans les mêmes termes, le langage de nos ouvriers d’Europe. Ces programmes, qualifiés "d’abominables", déclaraient aussi qu’il n’y a "point de devoirs sans droits, ni de droits sans devoirs" ; ils affirmaient que "la justice doit être désormais la base de tous les rapports entre les hommes" ; ils réclamaient pour le travailleur "le produit intégral de son travail." On comprend combien ces préceptes horribles ont du scandaliser tous les Européens privilégies qui se sont établis dans l’extrême Orient ! Aussi le gouvernement colonial français installé à Saigon s’est-il vraiment surpassé pour surveiller policièrement les immigrants chinois. II ne se contente pas de leur demander un passeport, de les mesurer sous la toise, de noter la longueur de leurs moustaches et de leur queue, il les fait encore poser devant un photographe assermenté et garde dans un grand registre officiel les cartes authentiques de tous les "Fils du Ciel !" Heureusement pour eux que les Chinois sont passés maîtres dans l’art de se grimer ! Il est arrivé quelquefois qu’un même individu a posé plusieurs fois devant le même photographe, et chaque portrait représentait un autre personnage. En pareil cas, il n’est pas difficile d’établir un alibi !

Mais, dira-t-on, que nous importe ce monde des travailleurs chinois, tant qu’il n’entre pas en rapport direct avec les ouvriers d’Europe ? Sans doute, il n’y aurait à l’étudier qu’un intérêt purement scientifique, si la juxtaposition des travailleurs de l’Orient et de l’Occident n’avait commencé sur certains points. Mais, nous l’avons vu, ils se sont déjà rencontrés, et les misères de l’un et de l’autre prolétariat ont pu se reconnaître. Il est donc grand temps de nous occuper de la question, car de toutes les fabriques d’hommes, de tous les "laboratoires de chair humaine," la Chine est la plus féconde, et ses enfants peuvent, déborder par millions sur le reste de la terre.

C’est en Australie et aux Etats-Unis qu’ont eu lieu la rencontre et les premiers conflits des ouvriers chinois et des travailleurs de race blanche. Les conflits, disons-nous, car il était inévitable que des éléments de population aussi foncièrement différents par l’origine, les habitudes, la façon de penser, pussent se juxtaposer sans lutte préalable. La grande différence des salaires faisait de ce choc une nécessité historique. En Chine, les charpentiers et les maçons gagnent en moyenne de fr. 1 à fr. 1,50 par jour ; les terrassiers, les manœuvres se croient bien payés quand ils reçoivent 30 francs par mois, et encore à condition de se nourrir eux-mêmes. Les commis, les employés de maison de commerce ont un traitement mensuel de 50 à 150 francs. Dans les ports d’Australie et de Californie, les immigrants de race jaune pouvaient donc se croire très presque insolents, en demandant le quintuplé de leur salaire habituel ; mais ce quintuple même représentait à peine le tiers de ce que réclamaient les immigrants européens. Ceux-ci ont besoin d’une bonne et grasse nourriture. Ceux-là sont accoutumés aux privations ; ils trouvent à vivre, amplement là où l’Européen mourrait de faim ; ils s’enrichissent là où l’Européen s’appauvrit. Ce qui est la prospérité pour les jaunes est déjà là ruine pour le travailleur blanc.

Aussi le travailleur chinois, — cela va sans dire, — est-il très mal vu par les autres travailleurs en Australie et aux Etats-Unis. Les ouvriers ont pour lui le sentiment que le Français du Midi a pour le Piémontais : ils l’accusent avec raison de faire baisser les salaires, et fréquemment ils tachent de lui rendre la vie dure, de l’expulser des fabriques. ou même du pays quand ils sont les maîtres. De leur côté, les grands entrepreneurs, les riches industriels favorisent grandement les travailleurs chinois, et s’ils osaient, ils en peupleraient leurs chantiers et leurs usines ; il leur convient fort d’avoir de bons ouvriers et de ne les payer qu’à moitié prix. Toutefois, dans un pays de démocratie, ils n’osent lutter qu’en sourdine contre la volonté populaire, et les immigrants chinois n’ont guère que les travaux de rebut à exécuter ou des occupations serviles à remplir. En outre, le manque presque absolu de femmes, la difficulté qu’ils ont à fonder une famille sur ces terres étrangères, les a empêchés jusqu’à maintenant de s’établir dans l’Amérique du Nord en colonies aussi considérables qu’on aurait pu s’y attendre. En 1877, ils n’étaient aux Etats-Unis qu’au nombre d’environ 150,000, et le nombre des émigrants n’est que de sept à huit mille par an. C’est bien peu en comparaison des prodigieuses multitudes de misérables qui, dans la mère-patrie, disputent sans cesse à la mort leurs membres émaciés ; les patrons dont l’intérêt est de se procurer le travail au plus bas marché possible, c’est-à-dire d’utiliser des Chinois de préférence aux ouvriers d’Amérique et d’Europe, n’ont que l’embarras du choix. Déjà les fabricants de souliers au Massachusetts, dans la Nouvelle-Angleterre, ont importé des centaines de Chinois, et de grands propriétaires de houille du pays de Galles ont menacé leurs ouvriers d’un recours au même moyen. S’ils n’ont pas encore exécuté leur menace, ce n’est certes pas à la bienveillance qu’il faut l’attribuer, c’est qu’ils ont su maintenir les salaires au taux qui leur convient. Et puis, ils n’osent pas encore ! mais l’appui de l’Etat leur permettra peut-être d’oser bientôt !

Quoiqu’il en soit, ce n’est là qu’une affaire de temps ; les intérêts, comme les eaux de la mer, cherchent incessamment leur niveau. La terre se fait petite sous le réseau de chemins de fer et de bateaux à vapeur qui l’entoure ; les peuples de plus en plus voisins les uns des autres, multiplient leurs points de contact : ils se rapprochent et se mêlent ; de leurs éléments divers et même opposés, ils se préparent à former graduellement une race nouvelle où toutes les races se trouveront unies. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, les frontières de peuple à peuple deviennent de plus en plus une misérable fiction ; même les limites de race à race deviennent incertaines et s’effacent ; toute association, quel que soit le but qu’elle poursuive, le maintien de l’asservissement humain ou le triomphe de la justice, doit prendre nécessairement un caractère international. Demandez au prêtre s’il reconnaît la frontière des Alpes ou du Rhin ? Demandez au capitaliste s’il s’inquiète de l’effigie de ses écus ? Demandez au conservateur s’il ne criera pas : A mort ! A mort pour les communeux de tous les pays ? Déjà les documents officiels du Japon parlent en langage des plus corrects des "bases éternelles de la société" et de "l’hydre du socialisme".

Ainsi les maîtres du capital savent se comprendre d’un bout du monde à l’autre, et par la suppression des petites concurrences, la puissance grandissante des monopoles, ils nous menacent de former une commandite générale de l’exploitation des hommes. En comparaison de ce pouvoir immense, que sont les royautés passagères des Alexandre, des Charlemagne et des Djenghiz-Khan ? Des bulles de savon qui se montrent un instant et disparaissent sans laisser de traces.

Contre cette ligue terrible des patrons, les travailleurs, condamnés au salaire de famine, sauront-ils former une autre ligue, opposer force à force et remporter finalement le triomphe que semblerait devoir leur assurer le nombre ? Jusqu’à maintenant, les travailleurs lésés ont assouvi leur colère sur d’autres malheureux : ils ont combattu comme des gladiateurs dans une arène, tandis que les maîtres regardaient le massacre. L’ouvrier combat des ouvriers ; un corps de métier lutte contre d’autres corps de métier ; nations et races s’entr’égorgent sur les frontières communes. Et maintenant, Chinois, Américains et Européens, se rencontrant sur le même champ de bataille, vont-ils se massacrer les uns les autres, s’arracher le pain de la bouche, comme en Angleterre des maçons faméliques de toutes les nations sont venus enlever leur pain aux maçons anglais ? ou bien, comprenant les mêmes idées, s’unissant dans une même volonté, sauront-ils s’associer pour revendiquer en commun le produit intégral de leur travail cet accord des hommes de labeur, dépend l’avenir de l’humanité. Maîtres de trois cents millions de prolétaires chinois, les capitalistes d’Europe peuvent, s’ils le veulent. faire baisser tous les salaires de moitié. Ils le voudront, n’en doutez pas, et que ferez-vous, ouvriers, pour détourner la mort ?