Sur l’art des organisateurs
Texte attribué à Serge Bricianer
Article mis en ligne le 2 septembre 2021
dernière modification le 19 septembre 2021

par ArchivesAutonomies

Je voudrais définir schématiquement notre opinion sur le "problème de l’organisation", et indiquer ensuite les raisons pourquoi nous ne sommes pas d’accord avec aucune des positions qui se sont déjà exprimées.

Pour nous, il n’y a pas de problème théorique de l’organisation d’un groupe (ou de groupes). C’est une question qui relève de la pratique selon les conditions où ce groupe se trouve placé concrètement et aussi cela est encore plus important, selon l’ensemble de ses conceptions théoriques. Un groupe donc est un acte de volonté collectif, réalisé pour élaborer certains principes, certaines idées révolutionnaires, et pour les diffuser soit par leur publication, soit en les intégrant à l’action socialiste du prolétariat, lorsqu’elle se manifeste.

À notre sens, le groupe résulte de l’affirmation de certains principes et c’est eux qu’il faut discuter. Moins encore, nous ne voyons la nécessité d’anticiper théoriquement l’évolution d’un tel groupe ; nous ne pouvons savoir exactement la façon dont il se développera. Il est possible certes, d’imaginer bien des choses à ce propos ; mais ceci nous paraît stérile, car nous ne pouvons aucunement envisager toutes les conséquences de nos actions. Le cadre où nous les exerçons change, et nous-mêmes qui ne sommes liés à rien de socialement agissant.

En affirmant qu’un groupe n’est rien d’autre que la matérialisation pratique d’une certaine théorie, nous nous éloignons au moins de Thomas [1]

Nous nous éloignons par ailleurs, de l’ensemble des camarades d’ILO en ce que nous ne cherchons pas à déterminer les revendications qui dans l’immédiat, témoignent d’une conscience anti-bureaucratique (quatre p. 2) dans les masses. Nous ne cherchons pas, et surtout pas dans l’immédiat, à définir de nouveaux mots d’ordre, si fondés qu’ils puissent apparaître à premier vue ; la lutte contre la hiérarchie des salaires, par exemple, ou bien encore, le soutien des peuples opprimés en lutte pour leur indépendance, etc. Une telle action, menée dans les cadres de la société capitaliste — et qui se voudrait efficace — ne peut s’appuyer que sur une minorité consciente et organisée, sur l’alliance d’une telle minorité avec d’autres, plus ou moins semblables ; en bref et quelle que soient ses intentions, elle ne peut se fonder que sur un parti et sur une stratégie : celle de la "révolution permanente", dont plus d’un siècle d’histoire nous permet d’apprécier les résultats. Là non plus, nous ne voyons pas la nécessité de faire des plans et de rechercher des solutions soit disant concrètes. Ces solutions sont apportées par la lutte en masse du prolétariat et le rôle d’un groupe (ou de groupes) de "théoriciens prolétaires" consiste essentiellement à en dégager les principes, une tâche d’investigation et de propagande.

Recueillir des témoignages sur la condition ouvrière ou des documents sur les grèves, activité essentielle d’ILO, est pour nous secondaire. La situation dans la production d’une couche donnée de la population, ne lui confère pas, à elle seule, un caractère de classe ; ce dernier découle des objectifs historiques — le socialisme par exemple — et de la façon dont cette classe s’organise dans sa lutte pour les réaliser. Une classe n’est pas définie, dans son essence, par son statut social, la façon dont elle produit, ou s’approprie la plus-value. Bien que ce dernier aspect soit sous-jacent au caractère de toute classe, une classe ne prend son caractère réel, révolutionnaire, que dans sa lutte en masses indifférenciées contre l’ordre existant et pour sa transformation radicale. Dans une toute autre perspective que la sienne, nous reprenons ici une lumineuse formule de Marx " "la classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien".

En conséquence, nous entendons nous attacher essentiellement à l’étude et à la critique des grandes luttes révolutionnaires du prolétariat et à leurs diverses expressions sur le plan de la théorie. Nous ne dissimulons pas ce qu’une telle recherche a d’insuffisant, à savoir que les conditions historiques sont en perpétuelle évolution, que ce qui semblait vrai hier, d’une certaine façon, l’est autrement aujourd’hui. C’est pourquoi nous nous limitons à dégager des principes généraux du socialisme et de l’action des masses, essayons de comprendre le mouvement de la société capitaliste et ses perspectives, l’attitude des masses dans ce cadre, etc. Et nous savons aussi que nous sommes insuffisants dans cette tâche, et pas seulement par le nombre. C’est pourquoi nous prônons la discussion, non pas comme le moyen de recruter des adhérents ou de détruire qui n’est pas d’accord avec nous, mais principalement, comme une méthode de connaissance active. Nous avons, et tout le monde en est là, nos manies et nos clichés de pensée : la confrontation des idées est le seul moyen d’échapper à leur sclérose.

Toutefois, nous ne partons pas du néant. À chaque étape de son développement, la classe révolutionnaire a trouvé ses théoriciens, approfondissant le sens de ses actions, en tirant les conséquences. Nous pensons et cette opinion peut certes être discutée, que la pointe la plus avancée des théories révolutionnaires, et en dépit d’inévitables lacunes, se trouve contenue dans le marxisme évolué de ce qu’on a appelé le "communisme de conseils". Nous sommes décidés maintenant d’en exposer les vues : soit en rééditant des textes anciens, même vieillis (et ils le sont) ils n’en conservent pas moins une portée, que pour notre part, nous ne retrouvons en nul autre endroit, soit en procédant par nous-mêmes à l’examen de problèmes nouveaux, par exemple l’évolution des pays dits sous-développés, ou l’analyse des formes nouvelles de l’aliénation idéologique.

Pour les camarades d’ILO, le problème se pose en termes différents. Ils sont parvenus à leurs conclusions actuelles par une démarche profondément différente de la nôtre, bien qu’elle ne lui soit pas opposée : la critique de la bureaucratie. Je ne discuterai pas ici de cet aspect, je voulais seulement l’indiquer et souligner ainsi, que ce qui pour vous, est fondamental, ne l’est pas toujours pour d’autres. Il peut certainement y avoir là une source d’incompréhension dans nos discussions.

Je voulais soulever encore deux point, qui dans le document des quatre me paraissent plus particulièrement contestables. On y admet le principe de la démocratie dans le groupe, démocratie institutionnalisée par le vote. Je ne vois pas que la démocratie y soit nécessaire. La démocratie peut être un moyen de décider dans une société où s’affronte un certaine nombre d’intérêts, chacun minoritaires, et qui peuvent ainsi se combiner dans l’adoption des règles communes. Mais à quoi peut-elle conduire dans un groupe sinon à la constitution de ces tendances où, à juste titre le document voit une amorce de "bureaucratisation". S’il y a désaccord, le groupe doit présenter les deux ou trois courants qui s’expriment et les camarades, qui s’intéressent à la discussion, peuvent alors décider par eux-mêmes : le vote n’est pas nécessaire. Si le désaccord est irréductible, qu’il porte sur une question fondamentale, il vaut mieux se séparer sans attendre les déformations et les manœuvres qui sont les conséquences d’une constitution en fractions, donc d’un vote. De toutes façons, la séparation se produira : le vote ne fera que voiler pour un temps les oppositions de fond. Le vote ne me paraît admissible que sur des questions purement techniques, fixer un calendrier de discussion par exemple, mais il ne saurait être une institution.

La vie d’un groupe est une praxis, elle ne peut résoudre que les problèmes qui se posent concrètement à elle et ne saurait anticiper, sur la base de son expérience et de ses idées présentes, tel ou tel aspect des "structures organisationnelles" de son existence future "Organisation unique ou petits groupes autonomes" (p. 10) si c’est là le dilemme, il est vain de vouloir en trancher dès maintenant. Je pense qu’au stade actuel les quatre ont raison lorsqu’ils invitent leur groupe à définir sa pense de façon cohérente, une plate-forme fonction de ses analyses (p. 12). Par ailleurs mais je n’y vois rien de définitif, mon expérience m’inclinerait vers la formule de Thomas, celles de groupes ayant leur propre détermination, et que lieraient certaines préoccupations communes.

Sur un autre plan, je reprendrai des critiques déjà faites aux quatre. Je ne crois pas que ces derniers aient tort de donner à leur texte ici et là, une tournure satirique. D’abord parce que la polémique, avec ses exagérations permet parfois de mieux saisir ce qui autrement passerait pour une simple nuance, ensuite parce que la lecture d’un texte théorique ne doit pas être un pensum. Mais ridiculiser un peu tel aspect d’une opinion est une chose, tout autre le fait d’insinuer, avec ambiguïté, que la conception combattue n’aurait pour but que d’assurer à son auteur la "maîtrise" du groupe. Si la chose n’est formulée aussi brutalement, elle l’est tout de même.

Ce qui me choque est cette "bureaucratisation" que l’on prétend déceler dans le fait que certains ont des contacts et les autres non, que certains sont plus actifs semble-t-il que d’autres. J’ai l’impression pour autant que je puisse en juger que ceux qui ont des contacts en rendent compte, qu’il est loisible à chacun de réclamer des précisions et même de s’associer à ces contacts s’ils le jugent utile. Je ne vois pas que le remède proposé à ce mal — si c’en est un — soit bien réaliste. Croit-on qu’il soit nécessaire de traîner les lecteurs à une réunion qui leur serait réservée pour apprendre de leur bouche ce qu’il pense (sic  : ce qu’ils pensent) du bulletin ou exposer leurs difficultés sur leur lieu de travail. Si la chose les intéresse réellement ils sauront bien le dire autrement.

Quoiqu’il en soit, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de dénoncer un péril "bureaucratique" — hier on disait "petit-bourgeois" — mais la mode a changé — chaque fois que, dans un groupe, certains ont un comportement, des idées ou des propos que d’autres n’approuvent pas. Un bureaucrate est attaché en général à la poursuite d’intérêts matériels au moins, en tous cas, d’avantages indiscutables. À première vue, les rechercher dans le cadre d’une association, réunissant une douzaine de personnes, est une fantaisie, une erreur de calcul, et cela n’a pas d’autre importance. À moins que, et je suis tenté de le supposer, que la bureaucratie, vue dans une certaine optique, ne soit qu’un motif obsessionnel.