Editorial
Lutte de Classe - Décembre 1968
Article mis en ligne le 18 août 2021

par ArchivesAutonomies

L’une des manifestations les plus significatives du mouvement de mai a été la formation de Comités d’Action dans un certain nombre d’entreprises - généralement importantes - et de services publics. Réaction le plus souvent spontanée contre le rôle joué dans la grève par les centrales syndicales, ces comités regroupaient au début de juin aussi bien des militants ou ex-militants de différents groupes politiques d’extrême-gauche, que des syndicalistes qui avaient perdu confiance dans leur direction, des membres du P.C.F. qui se posaient des questions, et des militants venus pour la première fois à la politique à travers l’expérience acquise dans les piquets de grève.

Ainsi constitués les Comités d’Action d’entreprise n’étaient ni des organes de masse (car contrairement aux comités de base du type Rhône-Poulenc ils ne regroupaient que de très faibles minorités) ni à proprement parler des groupes politiques (car ils n’avaient pas de position claire, même sur les problèmes immédiats qui se posaient au mouvement, et à plus forte raison sur les problèmes généraux). La force des comités c’était leur lien direct avec les travailleurs rassemblés sur les lieux de production, qui leur faisait ressentir fortement les nécessités pratiques de la lutte en cours. Ce qui les unissait, c’était une aspiration commune, au-delà du succès de la grève, à un bouleversement profond de la société. Mais sur la nature de ce bouleversement et les voies susceptibles d’y aboutir les militants des comités avaient parfois peu d’idées précises, et souvent des idées très divergentes.

Cette confusion - sans doute inévitable au sortir de tant d’années de léthargie politique et de stagnation des luttes ouvrières - a lourdement hypothéqué l’avenir des Comités d’Action. A partir du moment où ils n’étaient plus portés par une grève de masse - ou par l’espoir fallacieux d’une prompte reprise du mouvement - ils ont commencé à se décomposer en leurs éléments constitutifs. Certains comités, dominés par un groupe politique, ont été plus ou moins sabordés, d’autres maintiennent tant bien que mal un équilibre instable entre tendances rivales. Mais si les militants organisés politiquement ont pu se raccrocher à leur groupe respectif, et même y entraîner de nouveaux adhérents, les autres - qui sont en fait la grande majorité - se trouvent actuellement plus ou moins désorientés. Beaucoup sont rentrés dans leur coquille, découragés par l’insuccès apparent de leurs efforts. Les autres se retrouvent plus ou moins régulièrement, soit sur le plan de l’entreprise, soit plutôt dans des comités de quartier ou dans différents comités de liaison, éventuellement noyautés par un ou plusieurs groupes politiques.

Cette démobilisation partielle et cet émiettement risquent aujourd’hui de faire perdre une bonne partie de l’acquis politique de mai, laissant le champ libre aux micro-bureaucraties qui cherchent à se substituer aux bureaucraties politico-syndicales officielles en se réclamant ou non des différentes nuances du bolchévisme. Dans l’euphorie de mai, beaucoup ont pu croire que ces directions de rechange avaient été pratiquement balayées dans la mesure où dans l’action elles avaient été dépassées au même titre que celles qu’elles aspirent à remplacer. En fait, il n’en est rien, car ces formations correspondent à certains aspects réels de la société capitaliste. A long terme, elles traduisent la nécessité éventuelle du passage — le cas échéant, par la violence — du capitalisme mixte à l’occidentale à un capitalisme d’Etat plus centralisé. Dans l’immédiat, elles sont, par leur idéologie et leur forme d’organisation, un des canaux de pénétration des rapports sociaux capitalistes au sein du prolétariat et des couches qui gravitent autour de lui. Le danger que représentent les tendances dirigistes au sein de ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement de mai ne doit donc pas être sous-estimé, quels que soient leurs effectifs actuels. Bien entendu, il ne s’agit pas de s’attaquer à des militants sur un plan personnel, mais de mener une lutte politique qui est partie intégrante de l’action anti-capitaliste.

La condition première de cette lutte, c’est la clarification des bases réelles du mouvement de mai qui, par sa rébellion initiale contre le dirigisme sous toutes ses formes, s’attaquait, avec un sûr instinct de classe, aux bases mêmes de la société d’exploitation. Il ne s’agit pas de définir dogmatiquement le sens et le contenu du mouvement ; il s’agit d’engager une discussion systématique entre ceux dont les préoccupations à cet égard se rejoignent. Toutefois une élaboration de ce genre ne peut pas consister uniquement en des discussions orales ou écrites, mais doit être continuellement vivifiée par une activité pratique (sans que l’on se laisse obnubiler par le mythe de l’efficacité immédiate, qui pousse tant de militants, d’orientation anti-dirigiste, dans les bras des bureaucraties officielles ou oppositionnelles).

Ces différents aspects se combinent pour souligner l’urgence d’un regroupement des militants résolus à pousser à fond la lutte contre le capitalisme sous tous ses aspects. Il faut que ces militants surmontent le complexe anti-organisationnel qui s’est emparé d’eux à la suite des expériences décevantes faites sous l’égide de telle ou telle direction. Il est faux que toute organisation soit par la force des choses bureaucratique. La pression de la société de classe tend naturellement à ce résultat, mais celui-ci peut être combattu, au même titre que la société de classe elle-même (ou alors il faut admettre que le capitalisme est indestructible). Du reste, nous n’avons pas le choix : en dehors des périodes de lutte ouverte, qui sont forcément rares, les militants ne peuvent survivre en tant que tels qu’en s’organisant.

L’important est que le contenu aussi bien que la forme de l’organisation constituent une rupture radicale avec les schémas bureaucratiques, ce qui implique que l’accent soit mis sur l’action contre toute tentative de subordination d’une lutte à une direction autre que l’ensemble de ceux qui sont concernés. À partir du moment où les militants organisés ne se posent plus face à la classe ouvrière comme une direction au moins virtuelle, leur intervention peut aider réellement les travailleurs en lutte, aussi bien dans le sens de leurs intérêts immédiats que du point de vue de leurs intérêts de classe à long terme.

Cette orientation est également la seule qui ouvre la voie à une démocratie directe effective. Toute tentative d’établir avec la classe ouvrière un rapport de dirigeants à exécutants se traduit obligatoirement par le développement de rapports du même type au sein de l’organisation militante. La reconnaissance explicite du rôle de simples auxiliaires que peuvent jouer les militants dans la lutte de classes leur permet, en revanche, d’assumer pleinement leurs responsabilités dans l’action, en refusant toute délégation de pouvoirs — même temporaire et révocable — à un organisme restreint, même élu conformément à la démocratie formelle.

Un regroupement fondé sur ces principes donnera aux militants du mouvement de mai la possibilité de définir leur orientation et de se doter des moyens matériels nécessaires pour faire entendre leur voix. Et il leur permettra par là même d’intervenir correctement dans les luttes qui ne manqueront pas de se produire à mesure que le capital s’efforcera de reprendre les maigres avantages concédés en juin dernier.